En 1972, le docteur Michel Fournier, un médecin lyonnais, reçut un patient qui allait bouleverser sa vie. Cet homme, âgé de 58 ans, était venu le consulter pour des douleurs chroniques au bas du dos et à la hanche. Ces douleurs l’empêchaient de s’asseoir normalement, de s’accroupir ou de monter les escaliers sans souffrir – des douleurs dont il souffrait depuis plus de 30 ans.

Le docteur Fournier examina le patient. Ce qu’il découvrit le laissa perplexe. Le liquide pelvien révélait d’anciennes anomalies, aucune fracture osseuse évidente, mais divers signes, des signes récurrents de lésions multiples. كما لو أن أحدهم ألحق الضرر عمداً بهذه المنطقة من
Le corps, à répétition, pendant une longue période. « Est-ce que cela vous est arrivé ? » demanda le médecin.
Le patient resta longtemps silencieux, puis dit d’une voix à peine audible : « J’ai mal quand je m’accroupis. J’ai mal depuis 1943. » Le médecin attendit, pressentant autre chose. « Ils appelaient ça Dasson », murmura l’homme. « Le cercle. C’était leur façon de nous punir, de nous briser, de s’assurer que nous ne pourrions plus jamais recommencer. » L’homme s’arrêta, incapable de poursuivre.
Cela piqua la curiosité du docteur Fournier. Il mena des recherches, consulta d’autres médecins et, au fil des mois, il fit une découverte troublante. Il ne s’agissait pas d’un cas isolé. Partout en France, des hommes d’un certain âge, tous rescapés des camps nazis, tous portant la marque du triangle rose, souffraient des mêmes symptômes : des douleurs chroniques au bassin, aux hanches et aux muscles fessiers ; des difficultés à s’asseoir, à s’accroupir et à effectuer certains mouvements – les séquelles de tortures dont personne n’avait jamais entendu parler auparavant.
Le docteur Fournier a identifié dix cas sur une période de trois ans, dix hommes à travers la France portant les mêmes cicatrices invisibles, séquelles d’une même intervention chirurgicale. Lorsqu’il a tenté de publier ses découvertes dans une revue médicale, son article a été refusé au motif que le sujet était trop sensible et controversé.
Personne ne voulait savoir ce qui arrivait aux homosexuels dans les camps. Ces observations sont restées oubliées pendant vingt ans. En 1998, après la mort du docteur Fournier, sa fille, elle aussi médecin, a découvert les dossiers de son père et a décidé de les publier. Dès lors, des historiens, des associations de mémoire et des journalistes ont pris la parole, et pour la première fois, le monde a découvert le syndrome de Down.
L’objectif des nazis n’était pas simplement de tuer les homosexuels. S’ils avaient voulu les tuer, ils auraient pu le faire rapidement et efficacement, comme ils l’avaient fait avec d’autres groupes. Mais avec les homosexuels, ils recherchaient quelque chose de plus profond. Ils voulaient les guérir, les réhabiliter, les changer. Et lorsque cette « guérison » échouait – ce qui était toujours le cas puisqu’il n’y avait plus rien à guérir – ils passaient à autre chose.
Punition, humiliation et destruction systématique du corps et de l’esprit. « Das Réon » était l’un de ces châtiments. Conçu spécifiquement pour les prisonniers homosexuels dans un camp spécial par un officier spécial, il était d’une cruauté calculée. Le nom signifiait « chevaucher », mais le terme n’avait rien de noble ni de chevaleresque.
Voici l’histoire d’un homme qui a subi « Das Réon ». Un homme qui a enduré les conséquences de cette torture pendant plus de cinquante ans. Un homme qui, quelques mois avant sa mort en 1999, a témoigné, révélant ce que les nazis faisaient dans cette chambre de torture. Il s’appelait Fernand Leclerc, et voici son histoire au camp de concentration de Flossenbürg entre 1943 et 1945.
Fernand Leclerc avait vingt ans lorsqu’il fut arrêté à Paris en février. Il était danseur – non pas une vedette d’opéra, mais danseur dans les petits cabarets de Pigalle et de Montmartre. Un métier modeste, mais qu’il aimait. La danse était sa vie, son moyen d’expression, sa liberté. Fernand avait un physique gracieux, des muscles longs et fins, une posture parfaite et des mouvements captivants.
C’était un beau jeune homme aux yeux sombres et au sourire envoûtant. C’est précisément ce sourire qui allait causer sa perte. Un soir de février, après une représentation, Fernand sourit à un homme dans la rue. Ils échangèrent un regard furtif, rien de plus. Mais cet homme était un visiteur, et ce sourire, ce bref contact, suffisaient comme preuve.
La Gestapo vint l’arrêter le lendemain matin. Ils perquisitionnèrent son petit appartement, trouvèrent des photos compromettantes, des photos de ses amis et des souvenirs de ses sorties nocturnes, puis l’emmenèrent. Après deux semaines d’interrogatoire au quartier général de la Gestapo, rue Fuchs, Fernand fut transféré en Allemagne. En mars 1943, il arriva au camp de concentration de Flossenbürg, en Bavière.
Flossenburg était un camp de travail forcé spécialisé dans l’extraction du granit. Des milliers de prisonniers y mouraient chaque année, épuisés par le travail forcé. Mais pour les détenus du Triangle des Roses, Flossenbürg revêtait une signification particulière. Le camp avait pour commandant adjoint Hans Schreiber, un officier SS de quarante ans, ancien médecin, qui s’intéressait tout particulièrement aux prisonniers homosexuels.
Il ne s’agissait pas d’un intérêt pour la médecine ou les sciences, mais de quelque chose de bien plus sombre et personnel. Schreiber créa un programme spécial pour les homosexuels du camp, qu’il baptisa « Réhabilitation de la douleur ». « Das Rohn » était le principal bénéficiaire de ce programme.
Fernand allait bientôt découvrir ce que cela signifiait. Ses premiers jours à Flossenbürg furent un véritable cauchemar, si tant est qu’on puisse qualifier cet endroit de camp de concentration. On lui rasa la tête, on le circoncit et on le marqua au fer rouge. Son uniforme rayé et son tablier furent peints en rose. Il fut logé dans le baraquement des homosexuels, isolé du reste du camp.
Une punition supplémentaire. Le travail était exténuant. Chaque jour, les prisonniers de son quartier étaient envoyés aux carrières de granit. Ils cassaient des pierres, transportaient d’énormes blocs et poussaient des chariots chargés sous la pluie, le soleil et la neige, sans répit ni pitié. Fernand, avec sa silhouette agile, n’était pas fait pour ce travail.
Ses longs muscles souples n’avaient pas la force physique nécessaire pour soulever les blocs de granit. De graves brûlures couvraient ses mains délicates, habituées à des gestes gracieux. Son dos droit et fier commençait à se courber sous le poids des pierres. Mais son visage rayonnait d’une détermination inébranlable, d’un refus de mourir.
Trois semaines plus tard, à son arrivée, quelque chose avait changé. Un matin, au lieu d’être conduit au poste de police, un garde l’appela. On l’emmena dans un bâtiment éloigné du camp, un bâtiment que les autres prisonniers appelaient « le Manège ». À l’intérieur, une grande pièce vide au sol de béton.
Au centre de la pièce, un objet étrange : une poutre de bois horizontale soutenue par deux poteaux. Elle mesurait environ deux mètres de haut, 30 centimètres de long et 30 centimètres de large. La barre n’était pas plate ; Elle était coupée à une extrémité, formant une excroissance pointue qui s’étendait sur toute sa longueur. On aurait dit une queue de cheval, mais une version terrifiante, conçue pour faire du mal.
Dans la pièce, un officier grand et mince, aux cheveux gris et aux lunettes rondes, attendait. Il portait un uniforme SS orné de l’insigne « Opsturm Fury ». « Je suis Hans Schreiber », dit-il. « J’ai entendu parler de vous. » Fernand resta silencieux, le cœur battant la chamade. « Il semble… »
« Vous êtes danseur. » Schreiber s’approcha et l’examina attentivement, de la tête aux pieds.
« Oui, je vois le corps d’une ballerine gracieuse et agile. » Elle sourit froidement et désigna la barre de bois. « Vous voyez cet appareil ? Nous l’appellerons l’Aspferdi, le cheval. C’est un instrument de rééducation conçu spécialement pour les hommes comme vous. » Fernand fixa la barre, son bord tranchant, et commença à comprendre, avec une horreur grandissante, le but de cette chose.
« Le principe est simple, poursuivit Schreiber. Vous vous assiérez sur le cheval Calivorshon, vous le coincerez entre vos jambes et vous resterez assis jusqu’à ce que je décide. » Fernand sentit ses jambes flancher. Était-ce la raison ? Schreiber sourit. « Parce que le problème réside précisément ici, n’est-ce pas ? Entre vos jambes. C’est là que votre perversion a vu le jour. »
« Ici, nous devons vous battre pour vous guérir. » Il fit signe aux gardes de le déshabiller. Dans son témoignage, Fernand décrivit ce qui s’était passé avec une précision insoutenable. Il fut contraint de se déshabiller. Complètement nu, on le conduisit jusqu’à la barre de bois. On l’obligea à se tenir debout dessus, une jambe de chaque côté, la pointe placée directement sous sa cuisse.
Puis on le fit asseoir. La douleur fut immédiate. Le bord du bois, la lame tranchante et dure, s’enfonça dans la partie la plus sensible de son corps. Son seul poids, malgré sa minceur – il ne pesait pas plus de soixante kilos – suffisait à créer une pression insupportable. Schreiber dit : « Maintenant, vous resterez comme ça. »
« Si vous essayez de soulever des poids, nous vous les attacherons aux chevilles. Si vous criez, nous vous transpercerons de baïonnettes. Si vous vous évanouissez, nous vous ranimerons. » Fernand serra les dents. La douleur se propagea dans son bassin, puis le long de sa colonne vertébrale, puis dans ses cuisses. Chaque seconde lui semblait une éternité. Schreiber s’assit sur une chaise en face de lui et sortit un livre.
Il commença à lire comme si de rien n’était. Les minutes passèrent, peut-être des heures. Fernand perdit toute notion du temps. La douleur devint son seul univers. Il ne restait plus rien d’autre. Plus de pensées, plus de souvenirs, plus d’espoir, seulement la douleur. À un moment donné, il s’évanouit. Nous le ranimâmes avec un jet d’eau froide. Puis nous le ramenâmes à son cheval.
Lorsque Schreiber décida enfin qu’il avait atteint ses limites, Fernand était incapable de bouger. Ils le sortirent de la pièce et le jetèrent dans une cellule. Il gisait sur le sol en ciment, incapable de serrer les jambes, incapable de se redresser, incapable de faire autre chose que gémir de douleur. Le lendemain, un médecin de la prison vint l’examiner. Il constata de graves contusions, des lésions tissulaires et un drainage insuffisant au niveau du bassin.
Il dit : « Rien n’est irrémédiablement cicatrisé, pas même ma blessure ne guérira jamais complètement. Vous souffrirez toute votre vie. C’est ce qu’ils veulent. Que vous vous souveniez, à chaque fois que vous vous asseoirez, à chaque fois que vous vous accroupirez, de ce qu’ils vous ont fait. » Fernand fut ramené au bâtiment 17 trois jours plus tard. Il pouvait à peine marcher.
S’asseoir était impossible. Il devait rester debout ou allongé. Mais ce n’était que le début. Dans les semaines qui suivirent, Fernand découvrit que le chevalet de bois n’était pas une punition ponctuelle, mais un véritable programme. Schreiber avait progressivement mis au point un protocole de torture, auquel les prisonniers homosexuels étaient régulièrement soumis.
Une fois par semaine, parfois plus. Chaque séance était plus longue que la précédente. Les dommages s’accumulaient et les séances variaient. Parfois, des poids étaient attachés aux chevilles des prisonniers, augmentant la pression sur la planche de bois. Parfois, le chevalet était balancé, provoquant des frottements insoutenables.
Parfois, la planche de bois était remplacée par une planche de métal plus dure et plus douloureuse. Schreiber prenait des notes méticuleuses, mesurant combien de temps chaque prisonnier pouvait endurer la torture avant de perdre connaissance. Il documentait les blessures, les séquelles et les réactions comme s’il menait une expérience scientifique. Croyait-il vraiment guérir les homosexuels ? Pensait-il que la douleur pouvait changer l’orientation sexuelle ? Ou peut-être – et c’est plus probable – n’y croyait-il pas du tout ? Ce n’était qu’un prétexte pour assouvir son sadisme.
Quels que soient ses motifs, le résultat était le même : des hommes brisés, des corps ravagés, un traumatisme qui le hanterait toute sa vie. Fernand subit la torture du cheval de bois à sept reprises durant sa première année à Flussenbourg. C’était de la pure torture. À chaque fois, son corps était brisé, gravement endommagé ; à chaque fois, il pensait mourir, et parfois, il le souhaitait.
Mais il ne mourut pas, et avec le temps, quelque chose changea en lui. Au début, chaque séance le laissait anéanti, incapable de penser, incapable de ressentir autre chose que de la douleur, incapable d’être autre chose qu’une victime. Puis, peu à peu, il développa une forme de résistance. Non pas une résistance physique. Son corps devenait plus fragile, plus abîmé.
Mais une résistance mentale et spirituelle. Durant les séances sur le cheval, il apprit à s’échapper. Pas physiquement – c’était impossible – mais mentalement. Il fermait les yeux et dansait. Dans son imagination, il était de retour sur scène. Les projecteurs brillaient. La musique résonnait, et il dansait librement, légèrement et avec grâce. Les mouvements qu’il avait mémorisés, ceux qu’il avait répétés des milliers de fois, étaient gravés dans sa mémoire.
Il se souvenait de ses muscles, même si son corps était enchaîné à ce chevalet de torture. C’était sa façon de résister, de ne pas céder, même si cela signifiait se détruire physiquement. Schreiber remarqua ce changement. Un jour, pendant une séance, il constata que Fernand avait les yeux fermés, le visage presque serein malgré la douleur évidente.
« Où es-tu ? » demanda-t-il. Fernand ne répondit pas. Il était ailleurs, dans un monde imaginaire, exécutant une danse solo qu’il avait créée des années auparavant. Schreiber se leva, s’approcha de lui et le gifla violemment. « Je t’ai posé une question. Où es-tu ? » Fernand ouvrit les yeux, le regarda et sourit. « Dans un endroit où tu ne peux pas m’atteindre. » – Ce fut la seule fois où Fernand Schreiber le défia publiquement, et il paya cher son audace.